Alor, le bout du monde indonésien : eaux froides, récifs intacts et sable noir
Il faut vouloir aller à Alor. L'île se trouve tout à l'est de la chaîne des petites îles de la Sonde, au-delà de Florès et de Lembata, dans la province indonésienne des petites îles de la Sonde orientales. Peu de voyageurs poussent jusque-là, et c'est précisément ce qui fait sa valeur : autour d'Alor, une partie du grand flux d'eau qui relie le Pacifique à l'océan Indien se faufile par des détroits étroits et profonds. À chaque marée, des masses d'eau froide remontent des profondeurs, chargées de nutriments, et viennent balayer des récifs coralliens parmi les mieux préservés d'Indonésie. Sous la surface, le résultat tient de l'exception.
Un archipel à l'écart des routes
Alor est l'île principale d'un petit archipel qui comprend aussi Pantar et des îlots comme Pura et Ternate. Entre Alor et Pantar s'étire le détroit de Pantar, couloir maritime où se rencontrent la mer de Banda, au nord, et la mer de Savu, au sud ; la profonde passe d'Ombai longe quant à elle la côte méridionale, face à Timor. Tout cela se situe au cœur du Triangle de corail, la région la plus riche du monde en biodiversité marine. Mais la vraie particularité d'Alor, c'est son isolement. Pas de tourisme de masse, une poignée de centres de plongée seulement, des villages de pêcheurs, et des sites que très peu de palmes ont survolés. Les coraux durs y forment des tapis denses et compétitifs, d'une vitalité devenue rare ailleurs en Asie du Sud-Est. Venir ici, c'est accepter un peu d'inconfort logistique en échange d'un océan qui fonctionne encore presque comme avant.
Le détroit de Pantar, une machine à courants
Le moteur de tout le système, c'est la marée. Deux fois par jour, elle pousse d'énormes volumes d'eau d'une mer vers l'autre à travers le goulet du détroit, et le courant s'accélère partout où le passage se resserre. Les plongées se calent donc sur les tables de marée, pas sur un horaire de confort : le même site peut offrir une dérive paisible à l'étale et devenir infranchissable quelques heures plus tard. Le site le plus célèbre du détroit, Kal's Dream, un haut-fond baptisé du nom du photographe Kal Muller qui explora la région dans les premières années de la plongée locale, illustre bien cette réalité : réputé pour ses courants redoutables, il ne se plonge que lorsque les conditions le permettent, et récompense alors par une densité de poissons stupéfiante. Un bon guide local n'est pas un luxe à Alor, c'est la condition même d'une plongée réussie.
Quand l'eau froide fait vivre le corail
La signature d'Alor, ce sont ses remontées d'eau froide. Les thermoclines n'y sont pas une nuance : on nage dans un bleu tropical, puis une couche verdâtre et tremblante arrive, et la température chute assez brutalement pour justifier une combinaison plus épaisse que ce que l'Indonésie laisse imaginer. Ce phénomène d'upwelling se produit lorsque le courant de marée arrache l'eau profonde, froide et riche en nutriments, des bassins voisins et la fait remonter sur les récifs. La chaîne alimentaire tout entière en profite : le plancton prolifère, les poissons de récif s'en nourrissent, les bancs grossissent. On pense aussi que ces épisodes frais offrent aux coraux un répit face au stress thermique, un atout précieux à l'heure du réchauffement des océans. Le conseil pratique est simple : prévoir de quoi se couvrir, et accueillir l'eau verte comme une bonne nouvelle. C'est souvent quand elle arrive que le récif s'anime le plus.
Des récifs d'une santé rare
Les sites récifaux se concentrent dans le détroit et autour des îles qui le parsèment. Des tombants plongent dans le bleu, des arêtes rocheuses coupent le courant, et les jardins de coraux durs disparaissent presque sous les nuages d'anthias. Près de l'île de Pura, des pentes entières sont couvertes d'anémones de mer en densité presque invraisemblable, chacune abritant ses poissons-clowns : un spectacle devenu l'un des emblèmes de la région. Ailleurs, des pointes battues par le courant rassemblent barracudas, carangues et requins de récif là où le flux concentre la nourriture. Entre deux marées, des criques abritées permettent des plongées tranquilles, idéales pour les journées de repos ou la remise en jambes. Ce qui frappe partout, c'est l'état général : peu de casse, peu de blanchissement visible sur les bons sites, une couverture corallienne dense et une biomasse de petits poissons qui donne aux récifs un air de fourmilière.
La baie de Kalabahi, royaume du sable noir
L'autre visage d'Alor se découvre dans la longue baie abritée au fond de laquelle se trouve Kalabahi, la principale ville de l'île. Ici, pas de courant furieux : des pentes de sable volcanique sombre, de la vase, des débris, et tout ce que la plongée dite muck compte de créatures extraordinaires. Poissons-grenouilles posés sur les éponges, poissons-fantômes dérivant comme des feuilles mortes, nudibranches aux couleurs extravagantes, poulpes tapis dans les bouteilles et les coquilles : chaque plongée est une chasse au trésor menée à la lampe, centimètre par centimètre. Le graal local, ce sont les poissons-scorpions du genre Rhinopias, parmi les rencontres les plus convoitées de toute la macro-photographie sous-marine. Un site connu se trouve devant une mosquée du rivage, et il arrive d'entendre l'appel à la prière filtrer à travers l'eau. Peu de destinations permettent ainsi d'enchaîner, dans la même journée, une dérive sauvage dans le détroit et une plongée d'orfèvre sur sable noir.
Grands pélagiques et cétacés de passage
Les passes profondes qui entourent Alor servent aussi de couloir de migration à la grande faune. La région de la mer de Savu est reconnue comme une voie de passage importante pour les cétacés, et la passe d'Ombai voit transiter des baleines, y compris de grands cachalots et des baleines à fanons ; les dauphins, eux, escortent régulièrement les bateaux entre deux sites. Quand les remontées froides sont marquées, la profondeur livre parfois ses surprises, et des poissons-lunes ont été observés dans la région. Rien de tout cela ne se commande, et Alor n'est pas une destination à cocher des cases. C'est un endroit où l'on plonge avec le sentiment, rare, que le récif reste branché sur le grand océan, et que n'importe quel voyageur du large peut passer dans le bleu.
Préparer son voyage
L'accès demande un peu d'organisation : la plupart des visiteurs rejoignent Kupang, au Timor occidental, puis prennent un court vol intérieur vers le petit aéroport d'Alor, près de Kalabahi ; certaines croisières plongée incluent aussi la région sur leurs itinéraires entre Florès et la mer de Banda. Les structures d'accueil étant peu nombreuses, mieux vaut réserver tôt. Côté niveau, l'honnêteté s'impose : les courants du détroit exigent de l'aisance en dérive, même si des sites protégés existent pour débuter le séjour en douceur. Dans le sac : une combinaison plus chaude que prévu, un parachute de palier et de la patience pour les longues plongées macro. À terre, l'île mérite qu'on s'y attarde, entre villages traditionnels des collines, tissage ikat réputé et une diversité de langues locales qui fascine les linguistes autant que les récifs fascinent les plongeurs.
Sur la carte
À Alor, la géographie décide de tout : le côté du détroit, le sens de la marée, le repli de la baie. Ouvrez la carte interactive pour situer le détroit de Pantar, la baie de Kalabahi et les îles voisines, parcourir les sites de plongée que nous avons répertoriés le long des tombants et des pentes de sable noir, et commencer à dessiner votre propre itinéraire vers le bout du monde indonésien.