L'USAT Liberty à Tulamben : plonger sur la grande épave de Bali depuis la plage
Peu d'épaves célèbres ont une histoire aussi improbable que celle de l'USAT Liberty. Ce transport de l'armée américaine a été torpillé par un sous-marin japonais en janvier 1942, échoué volontairement sur une plage du nord-est de Bali pour sauver sa cargaison, puis, vingt et un ans plus tard, poussé dans la mer par l'éruption du mont Agung, le plus haut volcan de l'île. Le résultat de cet enchaînement de guerre et de catastrophe naturelle repose aujourd'hui sur une pente de sable noir, à quelques dizaines de mètres du rivage de Tulamben. Nul besoin de bateau : on s'équipe sur la plage, on traverse les galets volcaniques et on nage jusqu'à un morceau d'histoire.
Un transport de l'armée américaine né en 1918
Le navire est bien plus ancien que le conflit qui a scellé son destin. Construit en 1918, dans la dernière phase de la Première Guerre mondiale, le Liberty a servi les États-Unis comme cargo et navire de transport avant de passer l'entre-deux-guerres dans le service marchand. Quand la guerre du Pacifique éclate, ce vétéran est de nouveau réquisitionné pour des missions de transport militaire sous le nom d'USAT Liberty - le sigle USAT signifiant United States Army Transport. Long d'environ 120 mètres, c'était un bâtiment imposant, bien plus grand que la plupart des récifs artificiels coulés volontairement. Cette échelle se ressent encore sous l'eau : parcourir l'épave d'un bout à l'autre occupe une bonne partie de la plongée, et même les habitués des épaves sont surpris par la quantité d'acier étalée sur la pente.
Le naufrage qui n'en était pas un
En janvier 1942, quelques semaines à peine après l'attaque de Pearl Harbor, le Liberty traverse le détroit de Lombok, à l'est de Bali, avec une cargaison comprenant du matériel ferroviaire et du caoutchouc, des matières stratégiques dans une région qui bascule dans la guerre totale. Le 11 janvier 1942, une torpille du sous-marin japonais I-166 le frappe. Le navire ne coule pas immédiatement. Deux destroyers alliés, l'américain USS Paul Jones et le néerlandais HNLMS Van Ghent, le prennent en remorque pour tenter de le conduire vers la côte nord de Bali. Mais les voies d'eau sont trop importantes. Plutôt que de le perdre en eaux profondes, on l'échoue sur la plage de Tulamben, où sa cargaison et ses équipements pourront être récupérés. Le Liberty restera là, posé au-dessus de la ligne de flottaison, pendant plus de vingt ans - point de repère rouillé du village plutôt que site de plongée.
1963 : quand l'Agung a rendu l'épave à la mer
Ce que la torpille avait commencé, le volcan l'a achevé. En 1963, le mont Agung entre en éruption de façon catastrophique, dévastant des villages entiers de la région de Karangasem et faisant bien plus d'un millier de victimes ; c'est l'une des éruptions les plus meurtrières du vingtième siècle en Indonésie. Les secousses et les coulées associées à l'éruption déplacent la coque échouée et la font glisser du rivage vers la pente de sable, où elle se stabilise à peu près parallèlement à la plage. De cette tragédie est né, paradoxalement, un site de plongée d'une géométrie presque parfaite : assez proche du bord pour une courte nage en surface, assez peu profond dans ses parties hautes pour les plongeurs débutants et les randonneurs palmés, assez profond côté large pour satisfaire les plongeurs confirmés.
Une plongée qui commence les pieds dans les galets
La mise à l'eau fait partie du charme. On s'équipe sur la plage, on avance prudemment sur les galets noirs arrondis - des bottillons solides sont précieux - et on nage au-dessus du sable sombre. Les premières structures apparaissent après quelques mètres seulement. Pas d'horaire de bateau, pas de rotation imposée : chacun plonge quand il veut, ce qui a fait des plongées à l'aube et de nuit une véritable institution locale. Impossible aussi de ne pas mentionner les porteuses de Tulamben, ces femmes du village qui transportent blocs et équipements sur la tête avec une aisance déconcertante, devenues au fil des ans un symbole du site autant qu'un service pratique.
Explorer la carcasse : profondeurs et passages
Les parties les moins profondes de l'épave commencent vers cinq mètres, tandis que les sections les plus basses atteignent environ trente mètres. Cette amplitude autorise des profils très variés. Une première exploration classique descend le long du sable, longe le flanc profond côté large, puis remonte progressivement au-dessus des superstructures pour finir dans la zone peu profonde, où le palier de sécurité se transforme en visite guidée. Entre la torpille, les travaux de récupération et la violence de son arrivée sous l'eau, la coque est largement ouverte. On n'a pas affaire à une épave intacte aux pénétrations délicates, mais à une vaste charpente d'acier effondrée - cales, chaudières, membrures, tôles - percée de passages où la lumière entre à flots. Pour la photo, le contraste entre l'eau bleue, le sable noir et les poutrelles couvertes de corail est la signature du lieu.
Une vie marine d'une densité rare
Plus de soixante ans d'immersion ont transformé l'acier en récif à part entière. Coraux mous, éponges et gorgones tapissent les structures, et le sable alentour abrite des colonies d'anguilles jardinières qui ondulent comme des herbes avant de disparaître à l'approche des plongeurs. Des bancs compacts patrouillent au-dessus de l'épave, notamment les carangues à gros yeux qui forment régulièrement de spectaculaires tourbillons, accompagnées de gaterins, de platax et parfois de barracudas. Les résidents les plus célèbres restent les poissons-perroquets à bosse, des colosses au front massif que l'on rencontre le plus sûrement aux premières lueurs du jour - la raison d'être de la fameuse plongée de l'aube. Les amateurs de macro ne sont pas en reste : nudibranches, crevettes et autres minuscules trésors se cachent dans le foisonnement du décor.
Conseils pratiques pour plonger à Tulamben
Tulamben est un petit village du kabupaten de Karangasem, à quelques heures de route des zones touristiques du sud de Bali, et l'épave structure toute son économie : centres de plongée, hébergements et warungs s'égrènent le long de la route côtière. Le site se plonge toute l'année ; la visibilité varie selon la saison et les pluies, et une houle un peu formée peut rendre l'entrée sur les galets plus sportive. La seule vraie réserve tient à la fréquentation : en fin de matinée, les jours d'affluence, l'épave peut sembler bien peuplée. La parade est simple - se mettre à l'eau à l'aube, quand les perroquets à bosse circulent, que la lumière est dorée et que l'on peut, pour un moment, avoir un navire de 1942 presque pour soi. Prévoyez idéalement deux ou trois jours sur place : de quoi combiner plongée de l'aube, plongées de jour et plongée de nuit sur le Liberty, tout en gardant du temps pour les autres récifs et tombants de la même côte, qui méritent largement le détour. Peu d'épaves célèbres sont aussi accessibles à tous les niveaux, du randonneur palmé qui survole les parties hautes au plongeur expérimenté qui s'attarde le long du flanc profond.
Sur la carte
L'USAT Liberty n'est qu'un des très nombreux sites d'épaves et de récifs que nous avons recensés à travers le monde, et le replacer dans son contexte facilite grandement la préparation du voyage. Ouvrez notre carte interactive, cherchez la côte nord-est de Bali, et vous trouverez l'épave du Liberty ainsi que les sites voisins du littoral de Karangasem - le point de départ idéal pour construire le reste de votre itinéraire de plongée à Bali.